Histoire érotique : deux hommes, un dimanche
Nous nous sommes vus six fois avant ce dimanche-là, toujours le soir, toujours en semaine, toujours avec un dernier métro quelque part dans la tête. Ce que je retiens de ce dimanche, ce n'est pas ce que nous avons fait. C'est une question posée à la table de la cuisine, à dix heures du matin, entièrement habillés, et le fait que nous ayons eu tout le jour devant nous pour y répondre.
Un dimanche, ça ne se rattrape pas
Yann est arrivé le samedi soir avec un sac de sport et une bouteille de vin blanc qu'on n'a pas ouverte. Il est kinésithérapeute à Villeurbanne, il a quarante-quatre ans, et il a cette manière de poser les objets à plat sur les surfaces, méthodiquement, comme s'il rangeait un cabinet. Moi j'ai trente-neuf ans, je dessine des intérieurs pour des gens qui ne les habiteront pas, et mon appartement ressemble à un chantier permanent.
Nos six premières fois s'étaient toutes passées de la même façon. Un verre quelque part, un trajet, mon couloir, ma chambre, et cette accélération que je connais bien : on se dépêche parce qu'on a conscience du lendemain. Il repartait vers minuit et demi. Je me rendormais en me disant que j'aurais aimé qu'on parle un peu.
Ce dimanche-là, personne n'avait rien. Pas de consultation, pas de rendez-vous client, pas de train. Nous nous sommes réveillés à des heures différentes, et il a fait du café sans me demander où était quoi, ce qui m'a plu plus que je ne l'aurais cru.
Je crois que le temps long est ce qui manque le plus à ce genre d'histoires. On raconte toujours les rencontres comme des urgences — une porte, une entrée, une fin. Personne ne raconte le moment où deux hommes qui se connaissent à peine se retrouvent, à dix heures du matin, avec quatorze heures devant eux et rien de prévu. C'est pourtant là que tout se joue, parce que le temps long oblige à parler.
La question qu'on ne pose jamais à voix haute
C'est lui qui l'a posée. Il tenait sa tasse à deux mains, il regardait la fenêtre, et il a dit : « on n'a jamais parlé de qui fait quoi. »
Je n'ai pas répondu tout de suite. Il y a un vocabulaire pour cela, tout le monde le connaît, et c'est précisément pour cette raison que personne ne le prononce : on est censé l'avoir compris, deviné, négocié dans le noir par une série de micro-signaux que l'autre est supposé lire correctement. Six fois sur six, nous avions procédé ainsi. Six fois sur six, cela s'était bien passé — et six fois sur six, j'avais fait un pari.
« Je ne sais pas », j'ai dit. Et c'était vrai. « Selon les jours. Selon les gens. Avec toi je ne sais pas encore. »
Il a hoché la tête comme si c'était une réponse acceptable, ce qui m'a désarçonné. J'avais passé six semaines à supposer qu'il fallait choisir un camp et s'y tenir, parce que c'est comme cela qu'on en parle : une case, un mot, une identité. Lui a simplement dit qu'il préférait généralement une position mais que ce n'était pas une règle, et que si je voulais essayer l'inverse un jour, il faudrait le dire la veille et pas au milieu.
« Pourquoi la veille ? »
« Parce qu'au milieu, on dit oui. »
Je n'avais jamais entendu quelqu'un formuler cela aussi simplement. Au milieu, on dit oui : parce qu'on est nu, parce qu'on est bien, parce qu'il est plus facile d'accepter que d'interrompre. Ce qui se décide à la table de la cuisine, habillé, avec du café, n'est pas la même décision que celle qu'on prend vingt minutes plus tard.
Nous avons parlé une demi-heure. De ce qu'il aimait, de ce que je n'avais jamais essayé, de deux ou trois choses que je ne voulais pas. Ce n'était ni solennel ni technique — c'était une conversation d'organisation, au fond assez proche de celle qu'on aurait eue pour décider d'un week-end à la montagne.
Ce qu'on a posé sur la table de nuit
Vers midi, il est allé chercher son sac de sport. Il en a sorti trois choses qu'il a posées à plat sur la table de nuit, dans son ordre à lui, et il a dit : « voilà ce que j'ai. »
Un tube de lubrifiant, une boîte de préservatifs, et un deuxième flacon, plus grand, qu'il a mis derrière les deux autres. J'ai trouvé cela d'une franchise désarmante. Nous étions en train de faire ce que personne ne raconte jamais : l'inventaire.
Parce qu'il faut bien le dire, et c'est peut-être ce que je reproche le plus aux histoires que je lis sur ce sujet — elles racontent tout sauf ça. Elles décrivent des corps, des gestes, des durées, et elles laissent croire que deux hommes qui se désirent n'ont besoin de rien d'autre que de se désirer. Ce n'est pas vrai. Il y a un objet sans lequel la suite ne ressemble à rien, et cet objet n'est pas un accessoire : c'est une condition matérielle. Le reste — les jouets, les mises en scène, les idées — est facultatif. Pas le lubrifiant.
« Base eau », il a dit en tapotant le tube. « C'est marqué dessus. Ça compte si on met un préservatif, et ça compte si on utilise autre chose que des mains. »
J'ai appris ce jour-là qu'il achetait ses tubes par deux, et qu'il en gardait un chez lui et un dans son sac, exactement comme on garde une trousse de secours dans une voiture sans espérer s'en servir. Je n'avais jamais eu cette discipline. J'avais toujours, moi, ce petit flacon presque vide qu'on secoue au mauvais moment.

La boîte de préservatifs, il l'avait choisie épaisse. Il m'a expliqué pourquoi en une phrase, sans rien dramatiser : « c'est plus solide, et de toute façon on ne sent pas la différence avec assez de lubrifiant. » Ce n'était pas un discours de prévention, c'était une remarque d'usage. J'ai remarqué plus tard, en regardant l'emballage, que la largeur était écrite dessus, ce dont je ne m'étais jamais soucié — et c'est pourtant le seul chiffre qui décide si une chose tient ou pas. La mesure se fait en trente secondes, et elle se fait une fois dans sa vie.
La différence entre glisser et forcer
Il m'a dit une chose que je n'ai pas oubliée, et qui vient sans doute de son métier : « il n'y a pas de médaille pour en avoir utilisé peu. »
C'est bête, mais cela m'a fait réfléchir. Il y a une forme d'économie absurde, chez beaucoup d'hommes, qui consiste à en mettre juste assez pour que ça passe, comme si la quantité mesurait quelque chose. Or la seule chose qu'elle mesure, c'est le confort — et le confort, ici, n'est pas un luxe : c'est ce qui fait la différence entre une chose agréable et une chose qu'on subit.
Il y a aussi une donnée matérielle que j'ignorais : un lubrifiant à base d'eau s'absorbe. Il ne disparaît pas, il devient collant, et on le réactive avec quelques gouttes d'eau ou on en remet. Ce n'est pas un défaut du produit, c'est sa nature. Le geste de se réapprovisionner en cours de route n'est donc pas une interruption gênante : il fait partie du déroulement, au même titre que respirer. Le détail de tout cela est expliqué ailleurs, et je ne vais pas refaire ici un mode d'emploi.
Ce que je veux dire est plus simple. Dans à peu près tous les récits que j'ai lus avant d'écrire celui-ci, il y a un moment où quelqu'un a mal, et où ce mal est présenté comme une étape obligatoire, presque comme une preuve. Un passage, un cap, quelque chose à traverser. Et dans aucun de ces récits, on ne trouve la phrase qui expliquerait pourquoi ce mal existe.
Il existe parce qu'on est allé trop vite, parce qu'on n'en a pas mis assez, parce qu'on n'a pas attendu que le corps décide. Trois causes matérielles, toutes les trois réparables, et pas une seule qui relève du courage. Je l'ai vérifié depuis : ce qui est présenté comme un cap à franchir est presque toujours une question de rythme.
« Si ça fait mal, on s'arrête », il a dit. « Pas on ralentit. On s'arrête. »
Là encore, j'ai trouvé cela juste. Ralentir suppose de continuer. S'arrêter suppose de reprendre, ou pas. La différence n'est pas rhétorique : elle décide de qui commande.
On a commencé par autre chose
Nous n'avons pas commencé par ce que la conversation du matin laissait entendre. Nous avons commencé par une heure où il n'était question de rien d'autre que de peau, et je crois que c'est la meilleure décision que nous ayons prise ce jour-là.
Puis il a sorti le troisième objet, celui qu'il avait posé derrière les deux autres. Un petit plug noir, avec une base large en forme de T, qu'il a montré comme on montre un outil : en expliquant à quoi sert chaque partie.
« La base, c'est la seule chose qui compte. Elle est large exprès. »

Je le savais vaguement. Je ne savais pas pourquoi — et il me l'a expliqué en une phrase d'anatomie, sans emphase : parce que le corps, à cet endroit, continue. Ce n'est pas un cul-de-sac. Un objet qui n'a pas de base assez large peut continuer sa route, et ce n'est pas une histoire drôle. Tout le reste — la matière, la couleur, le nombre de vibrations — est du confort. La base, c'est de la conception. Le sien était en silicone souple, et pas plus large que mon pouce : la taille se choisit par le bas, m'a-t-il dit, jamais par ambition.
Nous avons pris le temps. Beaucoup de temps. Il a une façon de faire les choses très lentement qui m'a d'abord agacé, puis qui m'a paru être la seule façon raisonnable de faire. À un moment, il a demandé si je voulais continuer. J'ai dit oui. Il a redemandé plus tard, autrement : « toujours d'accord ? » — et cette deuxième fois comptait plus que la première, parce que ce n'était plus une question de principe mais une question de moment.
Je n'avais jamais essayé un objet qui vibre dans ce contexte. Je m'attendais à quelque chose de mécanique et j'ai été surpris par l'inverse : on oublie très vite l'objet. Il m'a expliqué que la forme courbée n'est pas décorative : elle vise une zone précise, et la façon d'y arriver s'apprend comme le reste. Ce qui reste, c'est une sensation diffuse qui change le reste — ce qui se passait ailleurs, dans les mains, dans la bouche, avait soudain une autre épaisseur. Si quelqu'un me demandait aujourd'hui par où commencer, je dirais : par un objet petit et par beaucoup de temps, et certainement pas par la taille.
Nous avons échangé les rôles en milieu d'après-midi, ce qui n'était pas prévu et qui a été dit à voix haute, habillés d'à peu près rien mais dits quand même, avec une phrase de six mots. Six mots suffisent. Ce qui ne suffit pas, c'est le silence dans lequel l'autre est censé deviner.
Ce que je ne raconterai pas
Je ne vais pas raconter le milieu de l'après-midi. Pas par pudeur — parce que ce serait la partie la moins intéressante, et la plus interchangeable. Elle ressemble à ce que vous imaginez, elle ressemble à ce que vous avez déjà lu ailleurs, et si vous cherchez une description, il y en a des milliers en ligne, toutes écrites avec le même vocabulaire.
Ce qui n'existe nulle part, en revanche, c'est ce qui vient juste avant et juste après. C'est pour cela que j'écris ceci. La scène elle-même est un lieu commun ; l'heure qui l'entoure ne l'est pas.
Je dirai juste une chose, et c'est une chose que le matin a rendue possible. À aucun moment je n'ai eu à deviner. À aucun moment je n'ai eu à décider dans l'urgence quelque chose que j'aurais mieux décidé à froid. Tout ce qui pouvait se convenir à la table de la cuisine avait été convenu à la table de la cuisine, et ce qui restait n'était plus que du présent.
Cinq heures et quart
Nous nous sommes retrouvés dans la cuisine vers cinq heures et quart, les cheveux mouillés, à refaire du café. C'est une image que je n'ai jamais vue dans aucune histoire de ce genre : deux hommes en t-shirt, un dimanche de fin d'après-midi, avec une casserole sur le feu et une conversation sur un film qu'aucun des deux n'a vu.
Avant cela, il y avait eu dix minutes très prosaïques. Il a lavé l'objet noir sous le robinet, l'a séché avec une serviette propre, et me l'a tendu pour que je le range. J'ai demandé s'il fallait quelque chose de particulier. Il a dit que l'eau et le savon suffisaient la plupart du temps, mais qu'un produit dédié existait et qu'il en avait un, parce qu'il n'aimait pas laisser sécher des objets à recoins sans savoir ce qui reste dedans.


Puis il m'a proposé de me masser le dos, ce que j'ai d'abord pris pour une blague professionnelle. Ce n'en était pas une. Il a chauffé l'huile entre ses paumes avant de poser les mains, ce que personne n'avait jamais fait pour moi, et il a travaillé les épaules pendant vingt minutes sans que cela aille nulle part. C'est là, je crois, que ce dimanche a cessé d'être une rencontre pour devenir autre chose.
Il y a une phrase qu'il a dite à ce moment-là, à plat ventre sur mon propre lit, et qui résume assez bien tout ce que j'essaie d'écrire ici : « le problème, c'est qu'on nous a appris à faire ça vite. »
Et puis il y a eu lundi
Il est parti vers huit heures du soir. Il avait un patient à sept heures trente le lendemain, et moi une réunion que j'ai passée à penser à autre chose.
Ce qui m'intéresse, avec le recul, ce n'est pas le dimanche. C'est le lundi. Parce que dans à peu près toutes les histoires que j'ai lues en préparant celle-ci, il n'y a pas de lundi. Le récit s'arrête au moment où les corps se séparent, comme si ce qui suivait n'avait pas d'intérêt, ou comme s'il n'y avait rien à en dire.
Il y a beaucoup à en dire. Il y a la question de savoir si on se réécrit, et quand. Il y a la façon dont on nomme la chose le lendemain, à soi-même d'abord. Il y a ce petit moment, vers midi, où l'on hésite à envoyer un message parce qu'on ne sait pas encore ce qu'on est en train de construire.
Je lui ai écrit à treize heures. Trois mots, rien d'important. Il a répondu à treize heures dix. Nous nous sommes revus le dimanche suivant, et celui d'après, et c'est devenu notre jour — pas par romantisme, par logistique : c'est le seul jour où aucun de nous deux ne regarde l'heure.
Si je devais retenir une seule chose de tout cela, ce serait la phrase du matin. On n'a jamais parlé de qui fait quoi. Elle a l'air de rien, elle ne coûte rien, et elle a changé la journée entière. Les objets sur la table de nuit ont leur importance — un rayon entier existe pour cela, et des guides expliquent comment y choisir, y compris pour un tout premier — mais ils ne remplacent pas dix minutes de conversation avec du café.
J'ai déposé cette histoire dans la rubrique où se rangent ces récits parce que j'en ai lu beaucoup et que je n'y ai jamais trouvé un dimanche entier. On y trouve des nuits, des urgences, des lieux volés. Jamais quatorze heures et une cafetière.
Je ne me souviens pas de l'heure exacte à laquelle il est arrivé le samedi soir, ni de ce que nous avons mangé. Je me souviens d'une tasse tenue à deux mains, d'une question posée à la fenêtre, et d'une réponse que je n'avais jamais eu le droit de donner avant : je ne sais pas encore.
À lire ensuite
Envie d'un dimanche sans rien improviser ?
Rien de ce que raconte cette histoire n'exige un grand équipement : un lubrifiant à base d'eau, la bonne largeur de préservatif, et du temps. Voir le rayon pour eux deux.
Questions fréquentes
Faut-il vraiment du lubrifiant pour une pénétration anale ?
Oui, et ce n'est pas un accessoire : c'est une condition matérielle. Contrairement au vagin, le rectum ne produit aucune lubrification propre. Sans apport extérieur, il n'y a pas de glisse, et ce qui manque en glisse se paie en friction. Choisissez une formule à base d'eau si un préservatif ou un jouet en silicone entre en jeu : c'est la seule qui soit compatible avec les deux.
Que veulent dire « actif » et « passif », et faut-il choisir ?
Ces deux mots désignent simplement qui pénètre et qui est pénétré. Ils décrivent un rôle dans un moment donné, pas une identité, et beaucoup d'hommes n'ont pas de préférence fixe — on parle alors de versatilité. Rien n'oblige à trancher, et surtout pas avant d'avoir essayé. Ce qui aide, en revanche, c'est de dire à l'autre où l'on en est, y compris « je ne sais pas encore ».
Quand vaut-il mieux en parler : avant ou pendant ?
Avant, et de préférence habillés. La raison est mécanique, pas morale : au milieu d'un moment agréable, il est plus facile d'accepter que d'interrompre, et une réponse donnée dans cet état-là n'a pas la même valeur qu'une réponse donnée à froid. Dix minutes de conversation à la table de la cuisine règlent ce qu'une hésitation muette ne réglera pas.
Le préservatif change-t-il quelque chose entre deux hommes ?
Sur le plan de l'usage, deux choses : l'épaisseur et la largeur. Les modèles dits extra épais sont plus résistants, et avec assez de lubrifiant la différence de sensation reste faible. La largeur, elle, est écrite sur la boîte : c'est le seul chiffre qui décide si un préservatif tient correctement. Elle se mesure une fois, en trente secondes.
Est-ce que ça fait mal ?
Ça ne devrait pas. Quand une douleur apparaît, elle a presque toujours trois causes matérielles : on est allé trop vite, il n'y avait pas assez de lubrifiant, ou le corps n'avait pas encore décidé. Les trois se corrigent. La règle utile tient en une phrase : si ça fait mal, on s'arrête — pas on ralentit. Ralentir suppose de continuer, s'arrêter laisse le choix de reprendre.
À quoi sert la base large d'un plug ?
À l'empêcher de continuer sa route. Le rectum n'est pas un cul-de-sac : il se prolonge, et un objet dont la base est trop étroite peut y progresser sans possibilité de le récupérer soi-même. La base évasée est donc le seul élément d'un plug qui relève de la conception et non du confort. Une base plate, en T ou en disque large, se vérifie avant l'achat.
Comment nettoyer un jouet après ?
De l'eau tiède et du savon doux suffisent pour un objet lisse en silicone, à condition de le sécher complètement avant de le ranger. Un nettoyant dédié devient utile sur les objets à reliefs, à nervures ou à jonctions, là où l'eau seule ne va pas et où l'on ne voit pas ce qui reste. Dans tous les cas, on nettoie juste après, pas le lendemain.







